Parcours d’un pionnier de la presse en Gaspésie

Récit de Bernard Bélanger, journaliste retraité, Gaspé

À travers ce récit, l’auteur rend compte du métier de journaliste dans les années 1970, une période pionnière dans l’histoire de la presse en Gaspésie. On suit, entre autres, l’évolution technologique et les manières de faire qui ont marqué ce métier au cours des quarante dernières années.

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La manchette du premier numéro du Pharillon porte sur le projet d’une nouveau pont à Gaspé, 23 août 1973.
Source : Musée de la Gaspésie

Le début d’une carrière en journalisme…
Un beau jour, je reçois un coup de téléphone du directeur du Groupe de presse Bellavance qui m’offre de venir travailler pour le Progrès-Écho, le plus gros hebdo rimouskois du temps. Ma première réaction fut de lui dire que je n’avais aucune aptitude ni aucune formation dans ce domaine. L’un de mes professeurs à l’UQAR lui avait donné mon nom : « Vous verrez, aurait-il dit, il possède un bon texte, il est très fort en français. Je pense qu’il pourrait devenir un bon journaliste. » Après avoir argumenté pendant plusieurs minutes, j’ai fini par accepter me disant que ça me donnerait la chance et le temps de me trouver un VRAI travail pendant ce temps et que ça me ferait une expérience de travail. Et ce n’est pas le salaire qui m’a convaincu puisque ça payait 90 dollars bruts par semaine et la voiture comprise. Et bien que l’argent eût une toute autre valeur en 1973-74, c’était quand même très peu même à l’époque. « Qu’importe, me disais-je, c’est en attendant de trouver le vrai employeur qui me paierait à ma juste valeur. »

Je débutai donc ma carrière de journaliste au Progrès-Écho en septembre 1973*. Quel travail de moine! Je me faisais des brouillons à la main, je les retapais tard le soir et, le matin, j’apportais mes textes au rédacteur en chef qui me donnait d’autres assignations. Je travaillais pratiquement 80 heures par semaine et bien entendu, tout ça était compris dans le 90 $. Au Groupe de presse Bellavance, le temps supplémentaire était un sujet tabou. De plus, si l’on se plaignait de la charge de travail, le directeur général du Groupe de presse nous servait des phrases qui seraient très mal reçues aujourd’hui, du genre : « Il n’y a que les incompétents ou ceux qui ne savent pas s’organiser qui manquent de temps! » ou « C’est un privilège que d’être journaliste! » ou encore, « Plaignez-vous pas, vous pratiquez le plus beau métier du monde! » Et ce qu’il y a de pire, c’est que nous finissions par le croire! Et Dieu sait que ça l’arrangeait beaucoup, lui dont les cordons de la bourse ne se déliaient pas facilement pour sortir de l’argent. Faut dire qu’à l’époque, les médias ne roulaient pas sur l’or et les moyens étaient quand même limités.

Et le journaliste se transporte à Gaspé…
Avec la complicité de Diffusion-Gaspésie, un groupe de personnes qui tentaient de développer les moyens de communications en Gaspésie qui, il faut le dire, étaient pauvres ou inexistants à l’époque, le Groupe de presse Bellavance avait fondé, en août 1973, le Pharillon-Voyageur à Gaspé. Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire était Jacques Gédéon qui avait fait ses classes au Progrès-Écho.

En décembre 1973, le patron du Progrès-Écho m’invite à prendre un café. Cette courtoisie subite me laissait croire qu’il avait quelque chose à me demander. Ce n’était pas dans ses habitudes de nous inviter à prendre un café pour nous féliciter. Une fois rendu devant le café, il a commencé à me féliciter pour mon excellent travail  ajoutant que j’avais appris très vite et que j’étais maintenant dû pour faire quelque chose de plus gratifiant. Mais plus son discours avançait plus je craignais l’arnaque. Soudain, il dit : « Bernard, j’ai un beau défi pour toi! Je t’offre à devenir rédacteur en chef du Pharillon pour les deux prochaines semaines puisque notre ami Jacques a besoin d’un repos. » Ça y est, me dis-je, il a craché le morceau. Je le savais bien qu’il y avait anguille sous roche. Ignorant à peu près tout du défi, je finis par accepter d’autant plus que ça devait être pour deux petites semaines.

Je pars donc de Rimouski le matin du 5 décembre 1973. J’avais déjà une assignation puisque je devais couvrir le 8 décembre l’intronisation de Mgr Bertrand Blanchet à la cathédrale de Gaspé. Sur le chemin de Murdochville, j’ai pensé à quelques reprises faire demi-tour et retourner à Rimouski chez mes parents. Mais je ne sais quel diable me poussant, j’ai poursuivi ma route. Les bureaux du Pharillon qui étaient situés dans l’ancien édifice des Ursulines, n’avaient rien de commun avec une entreprise de presse : deux bureaux pour les conseillers publicitaires, un bureau pour la secrétaire et un bureau pour le rédacteur. Les équipements à ma disposition : un vieux dactylo Underwood comme on en retrouvait dans les gares ferroviaires désuètes et une petite caméra magicube. Les films en noir et blanc étaient envoyés par autobus à Rimouski pour y être développés selon les instructions. Ce n’est pas pour rien que nous retrouvions de temps à autre un personnage avec le mauvais nom ou la mauvaise photo. Comme je voulais bien faire, je faisais des semaines de 100 heures. Les deux semaines terminées, le patron me demanda de poursuivre deux autres semaines puisque Jacques Gédéon avait donné sa démission et poursuivait sa carrière à Radio-Canada à Matane.

Et pour des raisons pratiques, et surtout pour en améliorer la qualité, j’ai commencé à développer mes photos en noir et blanc. Pendant ce temps, le journal Le Voyageur à Murdochville avait cessé de publier et avait fermé ses portes. Il a été acquis par le Pharillon et c’est ainsi qu’on l’a appelé le Pharillon-Voyageur pendant quelques années. De plus, le Voyageur m’a permis de bénéficier d’un équipement de chambre noire très modeste pour développer mes photos.

Et le journalisme se développe…
Produire un journal hebdomadaire à Gaspé avec un seul journaliste et quelques collaborateurs, certains diront que c’était se battre contre l’impossible, d’autres… de la folie, et de l’inconscience. En fait, c’était un peu tout ça mais surtout la passion de vouloir développer des moyens de communication. Je m’en rappelle, le journal arrivait par autobus le mardi soir à 1 h du matin. Très souvent, nous attendions l’autobus pour voir le journal avant d’aller dormir. Nous avions hâte de découvrir ce qu’il avait l’air puisqu’à cette époque, il faut comprendre que le journal était entièrement fabriqué à Rimouski et qu’il n’y avait pas de télécopieur, ni aucun autre moyen de voir le journal avant de l’avoir dans les mains. Et le mercredi matin, les gens qui prenaient leur petit-déjeuner au restaurant Adams à Gaspé, avaient le journal sur leur table et le dévoraient puisqu’il n’y avait que des nouvelles locales et régionales. Sauf le bref passage de Jacques Gédéon, je fus effectivement le premier journaliste permanent à temps plein en Gaspésie. Il y avait bien quelques correspondants à temps partiel à Gaspé mais la plupart d’entre eux avaient un travail pour gagner leur vie. On ne peut passer sous silence non plus l’un de nos précurseurs, Denys Courchesne, qui était collaborateur à la station de Radio-Canada à Matane. Je dois dire en toute honnêteté qu’il m’a appris plusieurs trucs du métier et qu’il me conseillait souvent sur certains sujets litigieux. Ce n’est pas pour rien qu’on le surnommait le missionnaire de l’information.

Dur, dur le métier de journaliste
En fait, nous étions les premiers véritables travailleurs de l’information et nous devions souvent expliquer aux gens notre façon de travailler. Tristement, les gens nous prenaient souvent comme des publicistes pour leurs activités. Ils voulaient que l’on parle des festivals, des activités des clubs sociaux. « On compte sur toi, disaient-ils, pour que tu nous fasses un bel article!» Un jour, j’arrive à un festival et j’apprends que Denys Courchesne n’avait pas été invité. « L’an dernier, m’avait dit un organisateur, il n’a pas eu de bons mots à l’égard de notre activité, alors nous ne voulons pas le voir cette année. »

Par ailleurs, nous étions souvent vus comme des « faiseurs de troubles » ou des « semeurs de zizanie ». Un bon matin, alors que les travailleurs syndiqués de l’entreprise Brochet & Tremblay de Rivière-au-Renard étaient en grève, j’étais allé prendre des photos sur les lignes de piquetage. J’avais demandé des informations au représentant syndical qui m’avait donné les informations à la condition que je sois de leur côté. Ça n’avait pas été facile de lui expliquer que je n’étais d’aucun côté et que je voulais tout simplement expliquer à la population les enjeux du conflit. Somme toute, on m’avait assez bien reçu.

Le soir, j’appelle l’un des grands patrons de l’entreprise pour avoir sa version du conflit. Il m’a répondu que ce conflit de travail ne me concernait pas et que ça ne regardait que les employés et la direction de l’entreprise. Il n’a jamais voulu me donner de l’information. Par contre, lorsque le journal est sorti les jours suivants, il n’avait guère aimé que je ne donne que la position des employés et que j’aie mentionné qu’il n’avait pas voulu me donner des informations. Plusieurs mois et même quelques années ont été nécessaires pour que les gens comprennent vraiment le travail de journaliste. Mais, ça n’a guère été facile. Nous n’avions pratiquement pas le droit de commenter les événements ou de faire de la critique positive ou négative. Quand nous dénoncions une situation qui relevait des gouvernements, nous étions applaudis. Mais lorsque l’on touchait à des organismes locaux, c’était à nos risques et périls.

Des moyens très limités
Faut dire également que nous disposions de peu de moyens. Le télécopieur n’existait pas. La photocopie n’en était qu’à ses débuts et c’était peu accessible. Nous écrivions nos textes sur un vieux clavigraphe et les textes étaient repris à l’imprimerie pour les transformer en langage d’imprimerie, d’où la possibilité accrue des erreurs de frappe. J’étais heureux comme un enfant lorsque le patron arriva un jour avec une dactylo électrique IBM avec boules interchangeables. Les services de correction existaient mais dans les faits, ils n’avaient rarement le temps de corriger.

Côté photographique, je prenais des photos en noir et blanc avec ma propre caméra Nikkormat, la Cadillac des caméras à l’époque. Les hebdos n’avaient pas les moyens financiers ni les moyens techniques de publier des photos de couleur. Les séparations de couleurs coûtaient une fortune. Je me rappelle qu’un avion s’était écrasé un soir au bout de la piste de l’aéroport de Gaspé. J’avais pu prendre des photos et j’avais reçu quelques informations. De retour, je suis entré dans la chambre noire pour développer mon film et imprimer mes photos. Suite à quelques téléphones, j’ai rédigé l’article. J’ai mis le tout dans une enveloppe et je suis allé la porter au Motel Adams d’où l’autobus Voyageur partait tôt le matin. Si je me rappelle bien, je m’étais couché vers 5 h du matin, heureux d’avoir accompli cette mission et d’avoir la page couverture que je voulais.

À cette époque, les journaux quotidiens nous arrivaient deux ou trois jours plus tard. Mais avec les années, la situation a évolué. La venue de Radio-Gaspésie en 1978, et de collaborateurs mieux formés et plus avertis des médias régionaux et nationaux nous a permis de gagner en crédibilité et l’estime de l’ensemble de la population.

Autres temps, autres défis
Aujourd’hui, la venue d’Internet et la photo numérique sont venues tout révolutionner. Les journalistes prennent des photos sur place et les envoient directement à la salle des nouvelles. Ils travaillent avec leur portable et leur téléphone cellulaire. Souvent, leur nouvelle est prête dix minutes après la conférence de presse. Toutefois, les enjeux ont eux-aussi changé. Aujourd’hui, c’est l’instantanéité de la nouvelle. Demain, ce sera une vieille nouvelle. La compétition est très forte entre les journalistes. On lutte pour la primeur, pour l’exclusivité, etc. C’est qui sortira la nouvelle le premier. On se bat pour les cotes d’écoute, les taux de lecture, le tirage, etc. Certains analystes se demandent même si nous avons le temps de digérer toute cette information qui nous tombe dessus.

*Journaliste au Progrès-Écho, septembre à décembre 1973; journaliste au Pharillon, décembre 1973 à septembre 1996 et co-fondateur et journaliste au Péninsule, janvier 1997 à août 1999.

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